L’observation
attentive des canards et des oies procure à qui sait voir d’ineffables découvertes.
Je participais cet été à un rassemblement chrétien, là où les Très Saintes
Apparitions du Sacré-Cœur de Jésus plongèrent Sainte Marguerite-Marie Alacoque dans
une infinie extase. De bien pieuses activités sont organisées tout l’été en ce
lieu, et les pèlerins qui y viennent en retraite peuvent profiter des nombreux
ateliers, rencontres, conférences et temps de prière dispersés dans la ville ;
l’endroit n’est pas grand, et il suffit de quelques minutes de marche pour passer de l’un à l’autre.
Beaucoup de témoignages relatent l’intense et bouleversante émotion qui
survient lors d’une rencontre personnelle avec le Christ ; un tel débordement
du divin amour surgit parfois de la façon la plus inattendue, et très souvent à
l’occasion de telles assemblées. Je n’ajouterai rien aux nombreux récits de ces
grâces, n’étant pas le plus concerné à cet instant ; à l’inverse, je voulais conter
une autre rencontre que je fis à cette occasion, très terrestre celle-là.
Alors qu’assis
sur un parapet surplombant la Bourbince très asséchée, j’attendais l’heure de
la messe, je vis descendre vers moi trois étonnants personnages. Cette trinité
de basse-cour était composée de deux oies grises et d’une immaculée, prénommée
Coco comme je l’appris par la suite. Ebahi par tant de blancheur tout autant qu’ébloui
par le soleil, je détournai mon regard pour la retrouver peu après, seule et
toute ordinaire sur la berge. Elle s’était approchée d’un clochard local qui
semble-t-il la connaissait bien ; probablement un habitué des lieux.
« Comment ça va, Coco ?
demanda-t-il à l’oiseau une canette vide à la main, tu as trouvé un sens à ta
vie aujourd’hui, hein ? »
L’oie cacardait,
à peine audible, parmi le brouhaha de la foule, mais toute mon expérience de
palmipédologue me permit de saisir le fond de ce qu’elle pensait répondre :
« Crois-moi, dit l’oie, la
vie n’est qu’une question de choix. Moi, je vais et je viens le long de la Bourbince,
avec mes deux compères, et notre débat se tient à marcher de droite, ou de
gauche, là où grouillent le plus les vers, et les petits mollusques délicieux.
J’aurai le jabot bien rempli et la panse, ou bien je jeûnerai, selon que je
vais aux bons endroits, ou que j’ignore sottement là où les pèlerins balancent
leurs restes. Voilà à quoi se limite ma quête, et j’erre ainsi tout le jour.
Mais vous, les humains, vous marchez de même le long de cette rivière ; vous
êtes en haut, nous sommes en-dessous, c’est pareil : ce que vous cherchez
dans le sable et la poussière, je l’ignore.
_ Eux, ils viennent pour Dieu, ma
Coco, lui dit le clochard en montrant les passants. Ils disent que si on avance,
comme ça, Dieu, il vient marcher à côté d’eux, et il leur parle, un truc dans
le genre, quoi. En fait, ils ne vont nulle part, mais je crois, l’important,
pour eux, c’est qu’ils cherchent en marchant, ou ils marchent en cherchant, et
ils se posent de grandes questions. Moi, je suis fatigué, alors je me suis
assis là, et je bois, et je les regarde. Après, Dieu, il peut bien venir me voir,
moi aussi, ça ne me dérange pas, hein ! Mais remarque, s’il vient, je ne
saurais même pas quoi lui demander, déjà, je ne sais même pas quoi leur dire à
eux, pour qu’ils me donnent la pièce.
_ Moi, dit l’oie, je te donne un
jeu très amusant. Trois questions, précisément ; trois questions qui en lancent
beaucoup d’autres. Ainsi tu peux les proposer à ceux qui cherchent, ou même à
Dieu, s’il vient te voir ; et tu verras bien s’ils avancent d’une case ou
deux grâce à toi : peut-être qu’ils te tendront l’aumône en remerciement.
« Voici la première. Tu me
demandais si j’ai trouvé un sens à ma vie, n’est-ce pas là une bonne et belle
chose à rechercher avant tout ? Non pas pour moi, car je t’ai déjà dit ce
qui me concerne ; mais pour toi-même. En effet, n’es-tu pas en train de
fuir dans la boisson ? Ou bien est-ce par paresse, plutôt que par désespoir,
que tu te caches derrière ta divine bouteille ? Questions, questions !
Vois, je ne suis qu’une oie blanche, et déjà j’ai mis la palme sur ce qui te fait
tant de peine.
« Tu pourras leur demander
aussi bien si l’on peut être libre et heureux en même temps, car étrangement c’est
la même requête. Nul ne t’empêche de boire, et tu peux aussi bien te réjouir
dans l’ivresse que dans l’oubli ; les pèlerins, eux, s’enferment de bonne
grâce dans leurs rites codifiés et leurs horaires minutés. Si on leur demande s’ils
craignent d’être libres, ils sourient, car ils ont le devoir d’être joyeux ;
mais peu s’expriment du fond du cœur, et beaucoup nourrissent des arrière-pensées ; pas tous, cependant. Moi, je crois que le bonheur a peu d’intérêt lorsqu’on y habite, car il n’y a
plus rien à en attendre après, sinon passer son tour : l’espérance me paraît
plus utile. Mais je ne suis qu’une oie, et c’est à eux de trouver si leur vie
vaut la peine d’être vécue.
« Tirons une deuxième
question, du même ordre mais qui n’est pas tout à fait la même : l’art est-il
une transgression de la réalité ? Que voilà de bien grands mots, couac,
couac, couac ! J’ai entendu certains de leurs conférenciers représenter la
beauté comme une interaction des phénomènes et de l’esprit, et dessus on bâtit
des cathédrales de la pensée, et on n’a pas compris grand’chose. Contemple-moi !
Je suis un oiseau et bien incapable de dire ce qui est beau ou laid. Mais toi, tout
clochard que tu es, tu vois la même chose que moi, alors que ta cervelle est
juste un peu plus grosse ; et tu vois ta belle canette, et tu rêves. Ce que
tu trouves beau ne vient-il donc pas d’au-delà des sens ?
« L’art que vous créez ne serait-il
pas comme un coin enfoncé dans la trame du monde ? Après tout, vous vous
êtes bien fabriqué des idoles autrefois, et vous les avez vénérées pour changer
au mieux la météo, ou la qualité des récoltes, ou le cours de la guerre. Tu vois
donc bien qu’on attend des représentations qu’elles chamboulent l’ordre
désespérant des choses ; mais l’espère-t-on parce qu’elles incarnent nos désirs
mutuels, ou bien sont-elles déjà porteuses d’une étincelle happée de plus haut,
et capable d’enflammer notre quotidien ?
« Et la dernière question que
tu peux leur lancer, la voici : quelle est la possibilité du Salut ?
Je ne me prononce pas sur l’existence de l’âme, car moi, toute en plumes
légères, je n’aurai point à subir de jugement. Mais pour eux, s’il existe, quels
en seront les critères ? Est-ce la quantité de tes actes qui prime, ou l’empreinte
que tu laisses ici-bas ? Et qui sera le juge ? Qui saura jeter le dé du
côté qui sourit ? Leur Dieu, ou bien quelqu’un de ce monde ? Ou bien
une machine, et peut-être même un bel oiseau blanc ?
« J’entends les plus convaincus
des pèlerins soupirer que Dieu tient un décompte précis des péchés dans un
petit carnet très soigné, écrit à la plume d’un ange. Une colonne pour les belles
choses, et une autre pour les mauvaises pensées ; des plus, des moins, des
cases et des coches, et un total à chaque page. C’est une comptabilité bonne
pour le diable, à mon humble avis ; car même toi, ivrogne et crasseux, ne
seras-tu pas pardonné de tout le reste si tu te jettes à l’eau, par exemple
pour sauver un enfant qui se noie ? Ou pour me sauver, moi, si je m’enfonce
alourdie par mon festin du jour ? Allons, allons ! Ne confondent-ils
pas l’amour avec les mathématiques ? »
A cet instant,
une profonde cloche appela les fidèles à se rassembler. Elle dispersa l’interminable
file des pénitents qui attendaient de pouvoir se confesser à un prêtre, ainsi
que la foule perdue en adoration devant le corps du Christ exposé. Je laissai l’oie
Coco à son discours, et me dirigeai vers la grande tente le cœur brûlant de
questions.
Père Canard