Qui suis-je, et pourquoi ce blog ?

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mercredi 31 décembre 2025

D'une oie

 

L’observation attentive des canards et des oies procure à qui sait voir d’ineffables découvertes. Je participais cet été à un rassemblement chrétien, là où les Très Saintes Apparitions du Sacré-Cœur de Jésus plongèrent Sainte Marguerite-Marie Alacoque dans une infinie extase. De bien pieuses activités sont organisées tout l’été en ce lieu, et les pèlerins qui y viennent en retraite peuvent profiter des nombreux ateliers, rencontres, conférences et temps de prière dispersés dans la ville ; l’endroit n’est pas grand, et il suffit de quelques minutes de marche pour passer de l’un à l’autre. Beaucoup de témoignages relatent l’intense et bouleversante émotion qui survient lors d’une rencontre personnelle avec le Christ ; un tel débordement du divin amour surgit parfois de la façon la plus inattendue, et très souvent à l’occasion de telles assemblées. Je n’ajouterai rien aux nombreux récits de ces grâces, n’étant pas le plus concerné à cet instant ; à l’inverse, je voulais conter une autre rencontre que je fis à cette occasion, très terrestre celle-là.

Alors qu’assis sur un parapet surplombant la Bourbince très asséchée, j’attendais l’heure de la messe, je vis descendre vers moi trois étonnants personnages. Cette trinité de basse-cour était composée de deux oies grises et d’une immaculée, prénommée Coco comme je l’appris par la suite. Ebahi par tant de blancheur tout autant qu’ébloui par le soleil, je détournai mon regard pour la retrouver peu après, seule et toute ordinaire sur la berge. Elle s’était approchée d’un clochard local qui semble-t-il la connaissait bien ; probablement un habitué des lieux.

« Comment ça va, Coco ? demanda-t-il à l’oiseau une canette vide à la main, tu as trouvé un sens à ta vie aujourd’hui, hein ? »

L’oie cacardait, à peine audible, parmi le brouhaha de la foule, mais toute mon expérience de palmipédologue me permit de saisir le fond de ce qu’elle pensait répondre :

« Crois-moi, dit l’oie, la vie n’est qu’une question de choix. Moi, je vais et je viens le long de la Bourbince, avec mes deux compères, et notre débat se tient à marcher de droite, ou de gauche, là où grouillent le plus les vers, et les petits mollusques délicieux. J’aurai le jabot bien rempli et la panse, ou bien je jeûnerai, selon que je vais aux bons endroits, ou que j’ignore sottement là où les pèlerins balancent leurs restes. Voilà à quoi se limite ma quête, et j’erre ainsi tout le jour. Mais vous, les humains, vous marchez de même le long de cette rivière ; vous êtes en haut, nous sommes en-dessous, c’est pareil : ce que vous cherchez dans le sable et la poussière, je l’ignore.

_ Eux, ils viennent pour Dieu, ma Coco, lui dit le clochard en montrant les passants. Ils disent que si on avance, comme ça, Dieu, il vient marcher à côté d’eux, et il leur parle, un truc dans le genre, quoi. En fait, ils ne vont nulle part, mais je crois, l’important, pour eux, c’est qu’ils cherchent en marchant, ou ils marchent en cherchant, et ils se posent de grandes questions. Moi, je suis fatigué, alors je me suis assis là, et je bois, et je les regarde. Après, Dieu, il peut bien venir me voir, moi aussi, ça ne me dérange pas, hein ! Mais remarque, s’il vient, je ne saurais même pas quoi lui demander, déjà, je ne sais même pas quoi leur dire à eux, pour qu’ils me donnent la pièce.

_ Moi, dit l’oie, je te donne un jeu très amusant. Trois questions, précisément ; trois questions qui en lancent beaucoup d’autres. Ainsi tu peux les proposer à ceux qui cherchent, ou même à Dieu, s’il vient te voir ; et tu verras bien s’ils avancent d’une case ou deux grâce à toi : peut-être qu’ils te tendront l’aumône en remerciement.

« Voici la première. Tu me demandais si j’ai trouvé un sens à ma vie, n’est-ce pas là une bonne et belle chose à rechercher avant tout ? Non pas pour moi, car je t’ai déjà dit ce qui me concerne ; mais pour toi-même. En effet, n’es-tu pas en train de fuir dans la boisson ? Ou bien est-ce par paresse, plutôt que par désespoir, que tu te caches derrière ta divine bouteille ? Questions, questions ! Vois, je ne suis qu’une oie blanche, et déjà j’ai mis la palme sur ce qui te fait tant de peine.

« Tu pourras leur demander aussi bien si l’on peut être libre et heureux en même temps, car étrangement c’est la même requête. Nul ne t’empêche de boire, et tu peux aussi bien te réjouir dans l’ivresse que dans l’oubli ; les pèlerins, eux, s’enferment de bonne grâce dans leurs rites codifiés et leurs horaires minutés. Si on leur demande s’ils craignent d’être libres, ils sourient, car ils ont le devoir d’être joyeux ; mais peu s’expriment du fond du cœur, et beaucoup nourrissent des arrière-pensées ; pas tous, cependant. Moi, je crois que le bonheur a peu d’intérêt lorsqu’on y habite, car il n’y a plus rien à en attendre après, sinon passer son tour : l’espérance me paraît plus utile. Mais je ne suis qu’une oie, et c’est à eux de trouver si leur vie vaut la peine d’être vécue.

« Tirons une deuxième question, du même ordre mais qui n’est pas tout à fait la même : l’art est-il une transgression de la réalité ? Que voilà de bien grands mots, couac, couac, couac ! J’ai entendu certains de leurs conférenciers représenter la beauté comme une interaction des phénomènes et de l’esprit, et dessus on bâtit des cathédrales de la pensée, et on n’a pas compris grand’chose. Contemple-moi ! Je suis un oiseau et bien incapable de dire ce qui est beau ou laid. Mais toi, tout clochard que tu es, tu vois la même chose que moi, alors que ta cervelle est juste un peu plus grosse ; et tu vois ta belle canette, et tu rêves. Ce que tu trouves beau ne vient-il donc pas d’au-delà des sens ?

« L’art que vous créez ne serait-il pas comme un coin enfoncé dans la trame du monde ? Après tout, vous vous êtes bien fabriqué des idoles autrefois, et vous les avez vénérées pour changer au mieux la météo, ou la qualité des récoltes, ou le cours de la guerre. Tu vois donc bien qu’on attend des représentations qu’elles chamboulent l’ordre désespérant des choses ; mais l’espère-t-on parce qu’elles incarnent nos désirs mutuels, ou bien sont-elles déjà porteuses d’une étincelle happée de plus haut, et capable d’enflammer notre quotidien ?

« Et la dernière question que tu peux leur lancer, la voici : quelle est la possibilité du Salut ? Je ne me prononce pas sur l’existence de l’âme, car moi, toute en plumes légères, je n’aurai point à subir de jugement. Mais pour eux, s’il existe, quels en seront les critères ? Est-ce la quantité de tes actes qui prime, ou l’empreinte que tu laisses ici-bas ? Et qui sera le juge ? Qui saura jeter le dé du côté qui sourit ? Leur Dieu, ou bien quelqu’un de ce monde ? Ou bien une machine, et peut-être même un bel oiseau blanc ?

« J’entends les plus convaincus des pèlerins soupirer que Dieu tient un décompte précis des péchés dans un petit carnet très soigné, écrit à la plume d’un ange. Une colonne pour les belles choses, et une autre pour les mauvaises pensées ; des plus, des moins, des cases et des coches, et un total à chaque page. C’est une comptabilité bonne pour le diable, à mon humble avis ; car même toi, ivrogne et crasseux, ne seras-tu pas pardonné de tout le reste si tu te jettes à l’eau, par exemple pour sauver un enfant qui se noie ? Ou pour me sauver, moi, si je m’enfonce alourdie par mon festin du jour ? Allons, allons ! Ne confondent-ils pas l’amour avec les mathématiques ? »

A cet instant, une profonde cloche appela les fidèles à se rassembler. Elle dispersa l’interminable file des pénitents qui attendaient de pouvoir se confesser à un prêtre, ainsi que la foule perdue en adoration devant le corps du Christ exposé. Je laissai l’oie Coco à son discours, et me dirigeai vers la grande tente le cœur brûlant de questions.

Père Canard

dimanche 16 novembre 2025

Ode aux oiseaux sans importance

 

Ode aux oiseaux sans importance

 

Oiseaux ! Petits oiseaux ! Oiseaux de paradis !

Merveilleux habitants du ciel infini !

Eclaireurs des rêves, messagers des dieux !

Blanche colombe, dindon, aigle somptueux !

 

Oiseaux des glaces, pingouins, manchots !

Canards qu’indiffèrent tant terre, qu’air et eau !

Toucans et perroquets des forêts tropicales,

Héron élancé à la pourpre cardinale !

 

Oies sauvages et grues, migrateurs au long cours,

Cigogne au bagage qui annonce l’amour,

Martins de nos étangs et pies de nos prairies,

Volent dessous les chérubins, dessus nous chient !

 

Oiseaux de proie, aux yeux perçants, oiseaux de nuit !

Faucon crécerelle, épervier, rapaces !

Chouette effraie, hiboux, noctambules loquaces,

Sous la tente nous font profiter de leurs cris !

 

Coqs de bruyère, perdrix et faisans des prés

Qu’à l’automne ou l’hiver on s’en ira chasser

Le fusil en laisse et le chien en bandoulière

Ou l’inverse ? Oiseaux ! Jusque dans la rivière !

 

Oiseaux patriotes, faucons militaires,

Coqs de combat et cocorico de guerre !

Coqs de basse-cour, beaux poulets, coqs de concours !

Poulardes primées et pintades premières !

 

Oiseaux délicieux de notre gastronomie !

Volailles AOP à la farce anoblies,

Oies grasses, poulettes, canettes et chapons !

Royale majesté d’une dinde aux marrons !

 

Gris piafs, à Montmartre, pigeons de Paris !

Je te tiens, tu roucoules, un bisou, tu roucoules !

Pigeon ! Je t’aime, à ta patte je t’enroule

Ce message à tous les oiseaux du ciel : cui-cui !

 

Père Canard

mardi 6 mai 2025

Comme l’oiseau fait son nid

 

Un moment que je n’avais rien écrit, ni publié : la majorité des migrateurs commençaient à peine à revenir, et j’avais donc peu à observer et commenter ; mon travail et mes autres obligations me laissaient moins de temps disponible qu’avant ; et de plus, j’étais plongé dans la lecture des œuvres de Simone Weil, chez qui je trouve une fascinante résonance avec certaines de mes envolées. Alors que les parcs, rivières et forêts se peuplent à nouveau de mes sujets d’étude favoris, et que bientôt les scouts les y rejoindront, le besoin se fait sentir de récapituler les découvertes les plus marquantes de ce blog depuis son début. Tout comme l’oiseau fait son nid, formaliser sa pensée aide en effet à y mettre de l’ordre. Cependant, ces quelques réalisations sont à la fois partiales, et partielles : partiales, parce qu’elles ne procèdent que de mon point de vue, et n’ont pas été sujettes à la confrontation intellectuelle ; partielles, car loin de former un tout cohérent, et encore moins un système, il est assez facile d’y trouver des contradictions. Néanmoins, en un très bref résumé, voici où le vent a porté ma pensée en un peu plus d’un an.

 

Il existe au moins deux manières de parvenir à quelque chose. Il y en a peut-être d’autres, mais je n’ai pour l’instant identifié que ces deux-là. La première est de définir un objectif, ainsi que les jalons pour l’atteindre, puis de mettre en face les moyens et les indicateurs qui mesurent le rendement de ces moyens : c’est la démarche de projet, que j’appelle, en éducation, la propédeutique (je n’ose pas généraliser au-delà des domaines que je pratique). La deuxième est de se laisser dépasser par le mouvement, à la manière d’un pèlerin ou d’un artiste en pleine création : c’est la maïeutique. Dans cette démarche, même si le point d’arrivée est parfois prédictible (Saint-Jacques-de-Compostelle, le portrait d’un roi ou d’un grand patron…) c’est le cheminement pour y arriver qui façonne à la fois l’ouvrage, le métier et l’ouvrier : l’efficience n’est pas mesurable.

 

La grâce est la transposition de la maïeutique pour les chrétiens. Simone Weil a génialement interprété la descente de l’Esprit-Saint à la Pentecôte comme un dépassement par une vérité d’ordre supérieur, tel que déjà évoqué par Platon, tout en lui donnant un caractère sacré. A l’opposé, puis-je associer mon concept de propédeutique à ce qu’elle appelle la pesanteur, c’est-à-dire à tout ce que tente l’humain en ne comptant que sur ses propres forces, c’est-à-dire à l’hubris ? J’hésite car Donald Trump semble penser, lui, au contraire, que c’est l’hubris qui enclenche le progrès, et que l’abandon à la providence est une faiblesse, donc une faute : aide-toi, et le ciel t’aidera. Je n’ai pas encore d’avis tranché sur ce point.

 

L’imagination humaine est largement moins étendue que la Création, qui est, en tout cas pour le moment, incommensurable. C’est-à-dire, que notre pensée n’est jamais capable de saisir toute l’étendue du réel : la preuve en est bien, par exemple, que beaucoup de grandes découvertes scientifiques ont été faites par hasard. C’est pourquoi il est faux de dire, en matière d’éducation, que grandir consiste à échanger un pouvoir imaginaire illimité contre un pouvoir réel, mais limité. C’est une phrase qu’affectionnent plusieurs éducateurs fameux, mais rédigée de cette façon elle ne semble mener qu’à l'oppression, et donc en réalité à la révolte ; amenons plutôt à la conscience de l’enfant que le réel sera toujours bien plus grand et jubilatoire que son imagination étriquée ne pourra jamais le concevoir. Il faut donc opposer à un enfermement dans la solitude de l’imaginaire, une libération par le passage au réel ; c’est, en même temps, un indice ontologique de la vraisemblance de la matière au-delà de nos sens, qui peuvent être trompeurs. En effet, si surprise il y a, elle ne peut provenir que d’une altérité. L’amour est un autre indice de ce genre.

 

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Ce diction tout simple est une réponse à lui seul à l’une des trois grandes interrogations existentielles, celle de l’intérêt de notre vie terrestre. La mort seule nous prive de la possibilité d’une révélation ou d’une conversion. Bien sûr, cette position est toujours plus facile à tenir en l’absence d’une maladie, d’une peine ou d’une souffrance durable.

 

Il n’y a pas de cohérence entre notre désir de justice et les ressources disponibles. Je ne parle même pas de l’existence du mal, mais de l’équation entre notre aspiration au Bien et le réel. Le règne animal, par exemple, évolue selon des règles très différentes du droit et de l’équité. Les mondes macroscopique, microscopique, ainsi semble-t-il que l’immense majorité des planètes rocailleuses qui peuplent les galaxies ne connaissent rien à la répartition des richesses ; et il reste à découvrir ce que penserait des Lumières une civilisation extraterrestre, si nous en rencontrons une un jour. Même sur notre petite Terre, nous nous sentons maintenant à l’étroit alors que notre espère n’a jamais été aussi nombreuse ni n’a vécu dans des conditions aussi confortables, pour la plupart. Autrement dit, le monde des Idées et du bien, s’il existe, ne semble transposable qu’à une infime partie de la Création, et entre parfois en contradiction avec ses lois. Pourtant, selon l’unicité du bien que devrait supposer le monothéisme, et qu’on retrouve par exemple dans la Communion des Saints, toute l’espérance, la science et l’Histoire devraient converger vers les bras grands ouverts de la Croix ; je n’ai pas de réponse à cette contradiction.

 

Enfin, puisque je me suis déjà perdu dans les splendeurs célestes, voilà que traversent peut-être les infinis galactiques de très gros canards, qui survivent dans le vide sidéral, forment des écosystèmes à eux seuls, et essaiment la vie de planète en planète. Ils sont, s’ils existent, une négation de notre audace à nous penser l’aboutissement de l’évolution : l’apparition de la conscience en est peut-être, au contraire, une anomalie. Cela ferait en même temps notre fierté : libérés du devoir envers une Mère Nature dont nous ne serions que les rejetons indésirables, nous n’aurions plus à compter vraiment que sur nous-mêmes pour tracer notre propre voie.

 

Voilà où m’a mené, jusqu’ici et pour l’essentiel, l’observation des palmipèdes (ainsi qu’un peu celle des scouts, aussi). Tel une oie bernache qui s’empiffre dans un jardin municipal bondé de touristes avant de lourdement s’envoler pour le festin suivant sur la trajectoire où ses instincts l’attirent, je dois à présent quitter le confort de mes convictions passées pour affronter les alizés nouveaux. Mon ambition pour la suite est bien loin de construire un nid, encore moins d’y pondre un œuf, mais simplement de collecter les quelques brindilles de vérité éparses que je peux remarquer au hasard de mon parcours : c’est là tout le loisir que me laisse mon temps libre.

 

Père Canard

lundi 25 novembre 2024

De la poudre aux larmes

 

Me voilà bien ennuyé. Mon fournisseur m’avait promis du rêve, une fumée délicate, un produit à faire exploser les sens. On ne trouve souvent ce genre de tentations que sous le manteau, à l’arrière d’une boutique : le mien me l’a vendu devant son frigo. Il suffit, me disait-il, d’une seule petite cuillère pour s’envoyer en l’air. J’ai suivi ses conseils, et j’ai étendu la poudre blanche sur une feuille de papier glacé. Maintenant, me voilà avec un gros souci : je ne sais pas quel sens donner à ce magret de canard.

Palou m’a posé une colle, à laquelle je n’ai pu répondre qu’approximativement, au hasard de mes arguments mal calés. Comment puis-je à la fois admirer les palmipèdes dans leur milieu naturel, ou dans un parc, et vanter la beauté de leur plumage, l’intelligence de leur espèce, ou encore la qualité de leur mode de vie, tout en les mettant au four en rentrant chez moi ? Comment puis-je ne pas éprouver une forme de culpabilité, lorsque je les arrange avec des oranges, ou des pêches, pendant que sur mon mur est encadrée une superbe scène d’envol automnal sur un étang ? Me voilà bien embêté avec cette question.

D’abord, j’ai tenté de répondre avec Aristote. J’aime les palmipèdes dans toute leur nature, tandis que leur finalité est de se faire rôtir pour la grâce de mon palais. Ils sont un tout, beaux par leur plumage et leur vol, bons par leur chair. On ne peut pas aimer une partie sans aimer le tout : ainsi, autant la compagnie de mon chien me procure du plaisir lors d’une sortie à la chasse, autant je ne peux pas le négliger lorsqu’il faut le nourrir, le dresser ou le soigner. Les bons et les moins plaisants aspects de son existence forment le tout que j’appelle mon chien de chasse ; de la même manière, toutes les parties du canard participent à sa dégustation.

Pourtant cette réponse est insuffisante, et cela me perturbe. Il reste la froissure de l’âme : c’est la diabolisation de la souffrance animale qui nous pousse à mépriser notre propre incarnation. L’oie sauvage se moque bien que le chasseur l’épargne par choix, la rate, ou qu’il lui fasse la révérence en lui promettant des bisous : elle s’envole juste en criant et ne le défendra pas au Ciel. Il est vain de projeter nos affects dans une cervelle d’oiseau, tout comme la loi française ne réprime pas directement le tort fait à un animal, mais l’indisposition des défenseurs des animaux : eux seuls sont représentés par un avocat. Dans le monde civilisé, des valeurs et notre conscience guident nos actes ; dans la nature, nécessité fait l’oie : les deux ne sont pas comparables. Croire le contraire n’est qu’une déviance anthropocentrée de la morale. Une telle version de l’éthique n’est qu’un dialogue entre le bras qui tient le fusil, et la tête qui tient le bras : la volaille n’en a cure, et ne souhaite que vaquer à ses besoins. Je peux admettre une justification collective et sociale à protéger l’environnement, évidemment, mais elle n’est pas transcendante.

Me voilà bien ennuyé, car en disant cela, je ne suis pas d’accord avec le Saint-Père. Lui dit que la sauvegarde de l’environnement et la lutte contre la pauvreté sont liées. Par exemple, la montée des eaux provoque la disparition de terres habitables, qui elle-même engendre des réfugiés et des déplacés ; la pollution répand des maladies que tous n’ont pas forcément moyen de soigner ; à l’inverse, les pays pauvres n’ont pas d’autre choix que de se fournir en énergies fossiles, moins coûteuses que les renouvelables, augmentant par là-même la détérioration du climat ; et ainsi de suite. J’entends le raisonnement, mais voici une faille : au premier bébé qui naît ailleurs que sur la Terre, l’argument tombe. Dès que nous aurons les moyens de nous éparpiller en nombre sous d’autres cieux, la préservation de l’environnement terrestre et celle de l’humanité vont se découpler. Pire, ce n’est ni la justice, ni le progrès social, ni quelque prise de conscience morale qui nous permettront cette échappatoire : uniquement de plus grosses fusées, un ascenseur spatial, ou plus généralement, l’avancée de la science.

Pauvre de moi ! Je pense qu’il faut traiter séparément ces deux grands problèmes, qui sont de nature différente. Un chasseur n’aborde pas de la même manière un fusil enrayé, et un vol de fusil. Dans le second cas, c’est clairement la faute du voleur ; dans le premier, on peut peut-être pointer du doigt un manque d’entretien, ou bien l’usure normale de l’engin, mais enfin on ne peut pas reprocher au chasseur de s’en servir : c’est sa vocation. Le vol relève de la justice, d’un questionnement sur la réparation du dommage et sa prévention ; la remise en état du fusil n’est qu’une question d’habileté technique. La technologie, justement, nous offre des pistes pour refroidir artificiellement l’atmosphère de notre planère, masquer la lumière du soleil ou piéger le carbone : je ne sais lesquelles de ces propositions sont prometteuses, ou dangereuses, mais je pense qu’elles doivent être explorées, et même, qu’on y consacre des moyens conséquents au regard de ce qu’on investit dans la réduction des énergies fossiles. La crainte est que ces pistes ne nous détournent des efforts visant à atténuer l’impact de nos activités sur nos espaces de vie ; c’est vrai, mais dans ce cas, autant ne jamais dresser son chien, car il pourrait s’avérer un bon ou un mauvais pisteur : s’il se révèle mauvais, cela n’empêchera pas de lui faire des câlins.

Je ne sais pas comment résoudre cette difficulté. J’ai l’impression qu’on méprend la conversion écologique au sens du Salut. Je ne veux pas faire preuve de contrition chaque fois que nous produisons des déchets, comme si c’était une faute morale ; pleurer l’animal que nous tuons pour manger, comme si c’était une honte ; s’indigner davantage devant la souffrance d’un chaton que celle d’un humain, soit-il migrant ou bandit. Vivre n’est pas honteux, et choisir d’abord ceux de notre espèce non plus. Toutes les actions pour protéger les animaux en danger, nettoyer la pollution des mers, réduire le trou dans la couche d’ozone, etc. nous apportent un meilleur cadre de vie collectif, une plus longue existence en bonne santé, et à la limite, la satisfaction de préserver quelque chose de beau (encore qu’on puisse débattre du sens de l’art) ; je suis bien d’accord avec tout ça, mais c’est encore insuffisant pour nous ouvrir le Paradis. Il manque la charité envers nos sœurs et nos frères, là je me raccorde avec l’Eglise, et c’est ô combien plus difficile que de choisir la bonne poubelle où jeter le plastique.

On ne peut pas vivre de manière totalement éthique vis-à-vis de la nature. C’est impossible. Le simple fait de vivre est polluant. On peut certes, et on doit, réduire les excès de manière à préserver le plus possible les ressources communes, mais le gain est limité, et surtout, il ne peut être que provisoire. La seule manière pour l’humanité, si elle le souhaite, de laisser la Terre intacte est de la quitter : soit en disparaissant purement et simplement, soit en abaissant la natalité, ce qui revient au même, soit en émigrant en masse vers d’autres espaces. Je préfère la dernière solution, pour cette simple raison : tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Nul ne peut exclure la survenue d’un évènement futur, d’une découverte ou d’une rencontre qui apporterait un changement positif à la situation la plus sombre ou la conversion au pire des criminels : la mort seule ôte cette possibilité. Donc, je ne vois pas, puisqu’on a utilisé cet argument pour abolir la peine de mort à titre individuel, ce que j’approuve, pourquoi on ne se l’appliquerait pas aussi de façon collective ; je ne pense pas que notre dette vis-à-vis de la nature soit tant irrémissible qu’il nous faille nous condamner à l’extermination ; et enfin, si c’est à la fin de nous-mêmes que nous conduit l’éthique contemporaine, nous pourrions aussi bien écouter le diable.

Me voilà bien ennuyé. Je pense que l’écologie ne relève pas de la morale, mais de la science appliquée, et en disant cela, je contemple ce magret solitaire, tartiné de miel et saupoudré de poudre d’amande. Un bon repas n’a de saveur que bien entouré : je crains qu’en exprimant cette opinion, je ne perde des amis à ma table.

Père Canard